Revue K - Université de Lille

Appel à contribution / Call for papers

K. Revue trans-européenne de philosophie et arts
_____________________________________________

ANNO II 2019 (2), 4

GIORDANO BRUNO : Politique et infini

Télécharger le pdf de l'appel à contributions AnglaisFrançaisItalien
________________________________________________________

Texte français de l'appel à contribution :

Ne plus avoir peur de Giordano Bruno

La philosophie de Giordano Bruno est une pensée de l’infini. Bruno dynamite l’ordre clos, hiérarchique et monolithique de l’univers. C’est l’étude de l’œuvre de Copernic qui permet à Bruno d’affirmer l’infinitisation de l’univers. L’héliocentrisme, dans l’interprétation qu’en propose Bruno, ouvre les murailles de l’univers. La « nouvelle philosophie » n’abolit pas seulement la position centrale de la Terre, mais aussi celle de n’importe quel corps. L’infinitisation entraîne l’éclatement de l’univers : « Il n’est ni fins, ni termes, ni limites, ni murailles pour nous dérober et nous soustraire l’abondance infinie des choses. Fécondes sont ainsi la Terre et sa mer ; perpétuel est ainsi l’éclat du soleil : du combustible se présente éternellement aux feux voraces, et des humeurs aux mers amoindries ; parce qu’il renaît toujours de l’infini une abondance nouvelle de matière. De sorte que Démocrite et Epicure, en voulant que tout se renouvelle et se rétablisse à l’infini, ont montré plus de science que ceux qui s’efforcent de sauvegarder pour l’éternité la constance de l’univers, pour qu’un même nombre succède toujours au même nombre et que les mêmes parties de la matière se transforment toujours les unes dans les autres » (De l’infini, de l’univers et des mondes, p. 42).
C’est en re-élaborant le concept de puissance que Bruno parvient à cette théorisation de l’infini. La puissance brunienne n’est pas le « prope nihil », mais ce qui contient déjà tout. En effet, le Nolain arrêtera de concevoir la possibilité matérielle comme une « privation », attendant sa « réalisation » dans l’acte. En s’identifiant avec l’acte, la puissance a bien « tous les actes dimensionnels ». L’infini chez Bruno ne se configure toutefois pas comme une « totalité ». La puissance n’est jamais totalement réalisée : « Il renaît toujours de l’infini une abondance de matière » (« dall’infinito sempre nova copia di materia sottonasce »). La puissance déborde, ébranle, produit sans cesse si bien que l’infinité naturelle n’est pas totalement infinie, elle est plutôt une construction perpétuelle, un devenir jamais accompli. Une philosophie de l’infini peut-elle être une philosophie du Même, de la répétition éternelle ? Ne serait-il pas plus approprié de penser la philosophie de l’infini en tant que philosophie du devenir et de la différence ? Bruno nous rappelle qu’il y a toujours un devenir de la matière. A cette aune on pourrait lire la philosophie brunienne avec quelques catégories forgées par Alfred North Whitehead en commençant par dire que la puissance infinie constitue un devenir de la continuité et non pas une continuité du devenir. Le monde brunien et le monde de Whitehead sont plus qu’en devenir, en procès : la « dynamis » est trop marquée par la caractérisation qu’Aristote en a fait selon le modèle du passage de la puissance à l’acte. Le devenir est ainsi bloqué par une fin supérieure, il devient téléologique, c’est-à-dire que dans l’univers tout a la place qu’il lui faut, toute chose connaît sa destinée. Ainsi le devenir atteint toujours un idéal, dans la totalité et dans ses parties. Le paradigme brunien et whiteheadien est, en revanche, celui du flux perpétuel, du mouvement intarissable qui n’exclut pas la continuité, l’unité, sauf qu’il ne la pense pas dans les termes de la permanence toujours égale à elle-même, mais justement dans celui du devenir. En d’autres mots, le mouvement du monde ne va pas vers une perfection, c’est son mouvement qui exprime sa perfection. Cela nous apprend que l’être est toujours nouveau, qu’il se renouvelle toujours. Le mouvement naturel ne peut pas être réduit au cercle, mais il s’articule dans une structure qui se referme seulement pour s’ouvrir à nouveau, c’est-à-dire dans un mouvement toujours différent. Ce n’est pas le devenir qui est continu, mais le continu (le Tout, la nature infinie) qui est en devenir.
En refusant la « réalisation », ou mieux : en l’accomplissant et en la depassant tout le temps, la puissance chez Bruno fait voler en éclats la métaphysique occidentale. La philosophie de l’infini ne constitue pas une nouvelle ontologie. Une philosophie de l’infini n’est compatible avec aucune ontologie à cause de son refus de toute mesure. Elle provoque la liquidation de la métaphysique comme science de l’être en tant qu’être et comme logique des mesures immuables. A partir de cette intuition, selon nous, Bruno incarne l’irruption dans le monde moderne d’une conception de la politique qui n’a rien à voir avec la politique, l’Etat, le pouvoir constituant. En effet, dans la dimension non dimensionnée de l’infini, la puissance de Bruno assume une charge destituante qui, en la faisant définitivement sortir de son couple avec l’acte (dont parlait encore récemment Agamben), fait signe vers l’annihilation de toute identité, substance, violence : elle est capable de déchaîner une force de libération à partir de l’idée que chaque être fini et singulier est une errance infinie. Dans cet exode, la singularité est un pouvoir face à toute forme de pouvoir constitué.
On comprend alors pourquoi Bruno fait peur.

Qui n’a pas peur de Giordano Bruno

Dans le prochain numéro de K, nous voudrions essayer de montrer la portée destituante de la puissance brunienne. Destituante non pas parce qu’elle ne se réalise pas, non pas parce qu’elle demeure inopérante, mais parce qu’elle ne finit pas de s’accomplir. Dans ce travail intarissable, toujours à recommencer, elle crée le novum en destituant ce qu’il y a, elle destitue ce qu’il y a en créant le novum.
Avec Bruno, au-delà de Bruno, nous voudrions enquêter sur cette charge destituante de l’infini. Ce sera une enquête sur des philosophies et des mathématiques qui se posent les mêmes problèmes (Whitehead, Vuillemin, Lucrèce, Thom, Weyl, etc.), elle devrait également être une enquête sur :
-    Des écritures qui essayent de reprendre à leur compte un éclatement du discours et de ses codes (Joyce, Gadda, Michaux, Blanchot, etc.).
-    Des esthétiques qui parcourent les espaces infinies (Kubrick, Monet, Malevitch, Matisse, etc.).
-    Des (cosmo)-politiques qui s’efforcent de créer des institutions humaines en adéquation avec l’univers infini (Sade, Saint-Just, Starhawk, Deleuze, etc.).

 
ENVOI DES PROPOSITIONS AVANT LE 15 DÉCEMBRE 2019 (2.500 SIGNES MAX.)

PRÉCISER SI LA CONTRIBUTION EST DESTINÉE À LA SECTION ESSAYS OU READINGS.

ENVOYER À L’ADRESSE : krevuecontact@gmail.com 

 DANS LE CAS OÙ LA PROPOSITION EST ACCEPTÉE, LA REMISE DE LA VERSION DÉFINITIVE DOIT SE FAIRE AVANT LE 30 MARS 2020. APRÈS CETTE DATE, IL EST PRÉVU QUE LA CONTRIBUTION SÉLECTIONNÉE SOIT AUTOMATIQUEMENT EXCLUE DU SOMMAIRE DE LA REVUE.